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La CGT contre la guerre et la IIe Internationale René Berthier
Article mis en ligne le 16 mai 2017
Il était évident à tout le monde que la guerre franco-prussienne de 1870-1871 allait être suivie d’une autre guerre. De nombreuses occasions de conflits éclatèrent entre la France et l’Allemagne, qui auraient pu à chaque fois tourner au tragique. La question de l’action à mener en cas de conflit parcourait l’ensemble du mouvement ouvrier européen. Il n’est pas exagéré de dire que les deux protagonistes de ce débat étaient la 2e Internationale d’une part, la CGT française de l’autre, étant entendu que la social-démocratie allemande était en fait le seul réel interlocuteur de la CGT.
La CGT contre la guerre « La France syndicale n’a jamais songé à contester aux partis politiques le droit de se réunir internationalement, mais elle affirme le droit pour la classe ouvrière d’avoir à son tour, et en pleine indépendance, des rapports internationaux. En affirmant ce droit, elle n’entend pas imposer aux organismes syndicaux des autres pays la participation à un Congrès syndical international ; elle n’entend pas non plus leur interdire la participation aux Congrès politiques. Elle dit, imitant l’Allemagne, qu’elle ne prendra pas part à des conférences dont l’utilité, après celles qui ont été tenues, apparaît fort contestable, et elle se refuse à reconnaître la légitimité d’une résolution allemande qui interdit à tout jamais des discussions appartenant essentiellement au domaine syndical, et qui proclame que seuls ont le droit de les aborder et de les résoudre des Congrès politiques auxquels la France syndicale ne veut pas participer. Les 15-16 septembre 1907 devait se tenir à Christiania (Norvège) la 5e conférence internationale. Le comité confédéral de la CGT adressa aux représentations participantes une circulaire (28 août 1907), signée par Griffuelhes, expliquant les positions des syndicalistes français. « La C.G.T. ne saurait, en effet, admettre, en dehors d’un refus formel opposé à la demande d’inscription d’une question ouvrière, qu’une Conférence limite par une résolution le champ d’activité des futures Conférences. Elle estime que poser une barrière à toute discussion, c’est rendre les conférences peu intéressantes, sinon inutiles [5]. » La résolution d’Amsterdam fut cependant confirmée lors de la conférence de Christiania : « La Conférence considère les questions de l’antimilitarisme et de la grève générale comme des objets qui ne relèvent pas de la compétence des fonctionnaires [sic] syndicaux, mais dont la solution incombe exclusivement à la représentation intégrale du prolétariat international, aux Congrès socialistes internationaux convoqués périodiquement – d’autant plus que les deux questions ont été résolues à Amsterdam et à Stuttgart, conformément aux circonstances ; Cela équivalait dans les faits à dire que ces questions ne devaient pas être réglées par la classe ouvrière organisée, ce qu’exprima très clairement Griffuelhes lorsqu’il déclara que les syndicalistes français n’acceptaient pas que les questions posées par la classe ouvrière soient « résolues par ces assemblées de médecins, d’avocats, de rentiers, de propriétaires, de commerçants, etc..., que sont les Congrès politiques internationaux! » [7]. La conférence d’Oslo, en 1907, décida un compromis. Une résolution admettait l’indépendance des syndicats, mais soulignait en même temps la nécessité des relations entre partis et syndicats. A ce titre, la CGT, qui se voyait interdire d’aborder des questions de politique générale dans les congrès syndicaux, fut invitée à discuter de ces questions avec le parti socialiste en France, et dans les congrès socialistes internationaux : la CGT refusa et suspendit de nouveau ses relations avec le secrétariat international. Elle se trouvait complètement isolée sur le plan international. A partir de 1909, la CGT traversa une grave crise ; une crise dont le congrès d’Amiens, en 1906, avait été le premier symptôme. La charte d’Amiens en effet, loin d’être le document fondateur du syndicalisme révolutionnaire, est un texte de compromis avec les socialistes parlementaires opposés au guesdisme et marque le début du déclin du syndicalisme révolutionnaire. Les adversaires du syndicalisme révolutionnaire ne s’y sont pas trompés à l’époque, qui déclarèrent que les anarchistes avaient consenti à se mettre une « muselière » (Victor Renard) : la charte ne contient rien sur l’antimilitarisme ni sur la lutte contre l’Etat. Le syndicalisme révolutionnaire entamait son déclin face à la montée des réformistes dont le nombre de mandats dans l’organisation augmentait régulièrement tandis que ceux des révolutionnaires stagnaient ou régressaient. Les réformistes réclamaient à cor et à cri le retour de la CGT au Secrétariat international : au congrès de Marseille (1908) ils évoquèrent même une possible scission – éventualité qu’il n’était pas question d’accepter tant le mythe de l’unité était grand dans la classe ouvrière française. C’est donc en faisant des concessions à la tendance réformiste que la CGT réintégra les réunions du Secrétariat international : la question de la grève générale et celle de l’antimilitarisme furent abandonnées. La direction changea de tactique, en essayant de ne pas abandonner ses objectifs. C’est ainsi que les délégués cégétistes qui assistèrent à la conférence de Paris en 1909 proposèrent de transformer les réunions du Secrétariat international, lors desquelles se rencontraient quelques délégués sélectionnés, en congrès syndicaux dans lesquels les syndicalistes pourraient aborder les questions pratiques du mouvement ouvrier organisé, mais aussi les questions plus vastes interdites dans les rencontres du Secrétariat international. Léon Jouhaux, tout récemment élu secrétaire général, défendit le projet de la CGT : « La proposition d’aujourd’hui, déclara-t-il, est la conclusion logique de toute notre action antérieure. Nous voulons que les résolutions soient prises non par des fonctionnaires mais par les organisations elles-mêmes [8]. » Selon Legien, l’organisation de congrès aurait été néfaste pour l’unité internationale du mouvement syndical : lors des conférences on discute de choses souvent délicates qu’il ne convient pas d’aborder devant de nombreuses personnes. « Pour constituer le syndicalisme en un bloc compact, le seul instrument possible, ce sont les Conférences, et non des Congrès », dit encore Legien, qui en profite pour accuser les organisations françaises de manquer de cohérence et d’unité. « Ayez d’abord des organisations solides et cohérentes, et des congrès pourront faire du travail pratique [8]. » Plus loin, Legien ajouta : « …il est plus facile, comme les délégués français l’ont fait, de rédiger des statuts sur le papier que de faire marcher une organisation [10]. Les syndicalistes révolutionnaires français étaient manifestement perçus par leurs homologues allemands comme des braillards ne passant jamais aux actes. Yvetot répondit vigoureusement aux propos de Legien, notamment contre le prétendu manque d’« esprit de sacrifice » des ouvriers français. Yvetot et Jouhaux se livrèrent à une attaque en règle contre les « fonctionnaires syndicaux ». Le premier résuma parfaitement la position de Legien et celle de l’ensemble des réformistes : « Vous craignez que ces congrès internationaux nuisent aux congrès socialistes internationaux, vous avez eu la franchise de le déclarer, mais nous n’avons pas, nous, cette préoccupation. » Comme il fallait s’y attendre, la conférence de Paris rejeta la proposition de la CGT, comme le fera la conférence de Budapest en 1911. L’image que le Secrétariat international donnait auprès de très nombreux militants français était celle d’une organisation assujettie à la IIe Internationale. Cette image était renforcée par le fait que seule une organisation par pays était admise, ce qui écartait d’emblée les organisations syndicalistes révolutionnaires nationales qui étaient minoritaires – sans parler des groupes syndicalistes révolutionnaires minoritaires à l’intérieur des organisations réformistes nationales. Le NAS hollandais [11] une fois qu’il se fut retiré, la CGT restait la seule organisation révolutionnaire adhérente au Secrétariat international. En 1912 encore, appelés par la CGT à organiser dans chaque pays une manifestation simultanée contre la guerre, les syndicats allemands et autrichiens se dérobèrent sous prétexte qu’une telle manifestation, de caractère politique, était du ressort du parti et non des syndicats : argument qu’ils utilisèrent régulièrement pour éviter tout débat de fond sur ces questions. Incontestablement, les obstacles rencontrés ne purent que renforcer la CGT dans l’idée que rien ne pouvait venir des partis socialistes et surtout du Parti social-démocrate allemand. La CGT française fut la seule à organiser une grève générale alors que le contexte international était extrêmement tendu. Au cours de l’été 1911, l’Allemagne avait « fait valoir ses droits » au Maroc et réclamait sa part de conquêtes coloniales. En septembre 1911, l’Italie déclara la guerre à Constantinople et s’empara de la Tripolitaine (Lybie). La guerre éclata dans les Balkans en octobre 1912. C’est dans ce contexte que la direction confédérale réussit à organiser une grève générale contre la guerre (initiative dont il n’y eut aucun équivalent en Allemagne). mais cette grève générale, à laquelle s’étaient farouchement opposés les réformistes, avait épuisé les réserves d’énergie de la Confédération et provoqué une répression terrible. Monatte donne, bien des années plus tard, l’exemple, celui de Charles Delzant, un des leaders de l’anarcho-syndicalisme dans le département du Nord, secrétaire général de la fédération nationale des Verriers : « Les contacts difficiles avec les bureaucrates syndicaux allemands devaient l’amené à dire “La parole est au canon” tout au début de la guerre. » Monatte parlera également des « refus insolents que la CGT avait reçus des chefs des syndicats allemands depuis 1905 » [12] . On a ici une des rarissimes allusions dans la littérature syndicaliste au fait que le ralliement d’un militant à l’Union sacrée ait pu résulter du ras-le-bol consécutif à l’échec des innombrables tentatives de la CGT de parvenir à un accord sur une action commune avec les syndicats allemands en cas de déclenchement de la guerre. Et cette allusion prend d’autant plus de valeur venant d’un militant qui refusa de soutenir l’Union sacrée. Il est possible que de nombreux militants, écœurés, se soient dit, à l’éclatement de la guerre : « Tant pis pour eux, le sort en est jeté. » René Berthier Notes : [1] J’ai développé cette question dans Kropotkine & la Grande guerre. – Les anarchistes, la CGT et la social-démocratie face à la guerre. Éditions du Monde libertaire, 2014.[2] Lettre de la CGT à Carl Legien, citée par Édouard Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier. Tome II-1, « Internationale politique ou internationale syndicale ? » [3] Les Bourses du travail sont l’expression de l’organisation horizontale tandis que les fédérations d’industrie représentent l’organisation verticale. C’est la synthèse de ces deux structures qui constituent l’originalité du fédéralisme de la CGT, dont on voit à quel point il est inspiré des conceptions libertaires. [4] Victor Griffuelhes, L’Action syndicaliste, Paris, M. Rivière, 1908. Cf. http://monde-nouveau.net/spip.php?article525 [5] Ibid. [6] Cité par Griffuelhes, op. cit. [7] V. Griffuelhes, L’action syndicaliste. [8] Ibid. [9] Ibid. [10] L’Humanité, 1er septembre 1909 (Source: Gallica).@µ. » Cela donne une idée du ton qui régnait dans les échanges entre la direction du Secrétariat international et les syndicalistes révolutionnaires de la CGT. « Le secrétariat utilisa ses conférences et ses rapports annuels à lancer des accusations contre eux, une pratique condamnée par Jouhaux à la conférence de 1906 », écrit Wayne Thorpe µ@Op. cit. [11] Nationaal Arbeids-Secretariaat (NAS). Secrétariat national du travail. Organisation syndicale néerlandaise, créée en 1893 et dissoute par les nazis en 1940. Elle fut fortement influencée par le syndicalisme révolutionnaire porté par la CGT française avant 1914. [12] Pierre Monatte, « La fondation de La Vie ouvrière », in La Révolution prolétarienne, octobre, novembre, décembre 1959, janvier 1960. |