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FÉDÉRATION ANARCHISTE. – Rencontres anti-autoritaires de Saint-Imier 2023 : remettre les pendules à l’heure
26 septembre 2023

cel-gl@orange.fr

Article mis en ligne le 27 septembre 2023

par Eric Vilain

Rencontres anti-autoritaires de Saint-Imier 2023 : remettre les pendules à l’heure

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Relations extérieures de la Fédération anarchiste
26 septembre 2023

Les Rencontres Internationales Anti-autoritaires se sont déroulées à Saint Imier du 19 au 23 juillet dernier. Ces rencontres ont rassemblé près de 6000 personnes venues de tous les coins d’Europe et bien au-delà. La Fédération anarchiste s’est fortement mobilisée dans l’organisation de ces journées, par l’implication de nombreuses personnes fédérées dans l’organisation générale, et par un important soutien financier. Divers incidents sont survenus aux cours de ces journées. Ce texte reviendra uniquement sur ceux qui se sont déroulés autour de la table de presse tenue par le groupe Kropotkine, pour la Fédération anarchiste, et qui ont retenu l’attention et suscité de nombreux commentaires. Il convient d’en faire le récit. La relation des faits qui suit a été établie à partir des témoignages des membres de la Fédération anarchiste présent.e.s sur le stand, membres de l’organisation des RIAA.

Enfin, avant d’entrer dans le vif du sujet, signalons que d’autres textes concernant les événements survenus à Saint Imier ont déjà été publiés sur le net. Certains sont remarquables par la mauvaise foi dont ils témoignent, inversant la culpabilité des agressions, livrant un argumentaire a posteriori sur les deux livres incriminés et justifiant des méthodes autoritaires (autodafés, censure et agressions physiques et verbales).

Vendredi 21 juillet 2023.

Le vendredi 21 juillet, en fin de matinée, une personne est venue dire à la table de presse du groupe Kropotkine, seul stand de la Fédération anarchiste présent au salon du livre des RIAA 2023, que le livre de René Berthier Un voile sur la cause des femmes, publié aux Éditions du Monde Libertaire (2009), la dérangeait et qu’elle exigeait son retrait. Le principal argument évoqué était que l’auteur était un « homme blanc cisgenre » et qu’il n’était pas légitime pour écrire sur un tel sujet. Son interlocuteur, un des compagnons de la Fédération anarchiste tenant la table de presse, a proposé de faire de la place et de mettre à côté de l’ouvrage de R. Berthier un autre livre sur le sujet que la personne mécontente considérait comme acceptable, quand d’un coup, la personne a pris les exemplaires du livre et est partie en courant. Un camarade l’a rattrapée et n’a pu récupérer qu’un seul exemplaire déchiré. À partir de ce moment, il n’y avait donc plus d’exemplaire de l’ouvrage de R. Berthier sur la table de presse.

En début d’après-midi, plusieurs personnes sont venues inspecter, de façon systématique et policière, la table de presse en s’arrêtant et en posant des questions sur un second livre, L’impasse islamique d’Hamid Zanaz publié aux Éditions libertaires (2009). Cela a débouché sur une deuxième attaque de quelques personnes argumentant qu’il était inacceptable d’avoir sur la table de presse de la Fédération anarchiste un livre préfacé par Michel Onfray, personnage devenu complètement en phase avec les idées d’extrême droite. Bien que plusieurs membres de la Fédération anarchiste aient poursuivi le dialogue (...de sourds !), en rappelant notamment que le préfacier en question était, à l’époque de la parution de l’ouvrage (2009), plutôt proche des idées libertaires, (il est vrai qu’une note de contexte aurait pu être apposée sur l’ouvrage pour les lecteurs non avertis), mais les représentants de la “police de la conscience” ne voulaient rien entendre.

Un peu plus tard, alors que les discussions tendues sur le choix des livres continuaient, plusieurs personnes, dont certaines cagoulées, sont arrivées précipitamment, sans chercher le dialogue, ont renversé une partie de la table de presse, ont souillé quelques ouvrages en jetant du café dessus et en ont volé d’autres. Une vingtaine de membres de la Fédération anarchiste, venus en renfort pour protéger la table de presse, ont décidé de ramasser le plus calmement possible la centaine d’ouvrages qui jonchaient le sol. Ils et elles ont été aidés par de nombreux.ses sympathisant.e.s, simples visiteurs ou militant.e.s d’autres stands du salon. Au cours de ce ramassage d’urgence, une des agresseuses qui trônait au milieu du tumulte a crié à l’agression sexuelle après qu’un compagnon de la Fédération anarchiste l’a soi-disant touchée en se baissant pour récupérer les livres à terre. Cela a provoqué une série de slogans scandés haut et fort par une dizaine de personnes qui désignaient les membres de la Fédération anarchiste comme étant des masculinistes qui agressaient les femmes.

Quand nous nous sommes adressés à l’organisation du Salon du livre, espérant un véritable arbitrage et un désamorçage des tensions, il nous a été répondu que les ouvrages en question dérogeaient à la charte du Salon du livre et que le mieux était de les retirer de la table de presse. Aucun membre de la Fédération anarchiste n’avait pu prendre connaissance de cette charte, et l’organisation était incapables de la fournir. En fin de journée, un compagnon de notre organisation a retrouvé dans un pré ce qui restait des exemplaires volés et brûlés de L’impasse islamique.

Samedi 22 juillet.

Le lendemain, nous avons exposé, sur notre table de presse, les restes d’un ouvrage aux deux tiers calciné (le bruit commençait à courir qu’aucun livre n’avait été brûlé), accompagné d’un texte résumant les évènements de la veille, tels que nous les avions vécus. En fin de matinée, nous n’avions plus aucun exemplaire de L’impasse islamique. Tous avaient été détruits, volés ou vendus. A partir de ce moment là donc, il est important de préciser que les deux livres incriminés ne sont plus présents sur la table de presse. Par ailleurs au cours des différents échanges entre les membres de la FA et leur agresseurs.euses, à la question « avez vous lu le ou les livres ? », il a toujours été répondu « Non ». A la question souhaitez vous les lire, même réponse. Aucun argument n’a jamais été présenté. Il fallait obtempérer à l’injonction. Les livres devaient être retirés.

Lors d’un échange assez confus, la Team care a reconnu qu’il n’y avait pas de charte du Salon du livre, mais qu’ ils se référaient à leur propre charte et allaient vérifier si ces livres n’y dérogeaient pas. L’argument retenu par la Team care était le caractère raciste des deux ouvrages sans qu’elle soit en mesure de préciser en quoi ils l’étaient. La Team care a alors proposé de repasser pour communiquer sa position sur ce qui s’était passé la veille, et pour indiquer quels passages des livres contrevenaient à la charte, ce qu’ils n’ont jamais fait en deux jours. Suite à notre demande de protection des tables de presse par l’organisation des RIAA, la Team care a reconnu qu’ils et elles n’en avaient pas les moyens.

Vers 19h deux personnes sont venues à la table de presse. Très agitées et mécontentes du petit texte accompagnant le livre brûlé, elles ont commencé à nous invectiver. Un des membres de la Fédération anarchiste présent à la table a aussitôt prévenu la Team care pour éviter que la situation ne dégénère : il nous a été répondu qu’il fallait ouvrir le dialogue… bien que cela fît plus de 24h qu’il l’était ! D’autres personnes sont arrivées et se sont attroupées devant la table de presse en se remettant à crier, à invectiver. Des compagnes et compagnons se sont alignés devant la table de presse pour éviter qu’elle soit à nouveau renversée, d’autres ont essayé à nouveau de dialoguer. Une camarade de la Fédération anarchiste avait même réussit à apaiser les tensions et trouvé un moment de discussion commune sur les livres le lendemain matin à 11h. Simultanément d’autres personnes se sont rapprochées de notre table par solidarité ou par curiosité. Très vite une trentaine de personnes étaient attroupées devant la table et la Team care était débordée. Alors que le niveau sonore était de nouveau en hausse constante, une assiette en fer a été lancée violemment par un des agresseurs dans la figure d’un membre de la Fédération anarchiste qui s’est mis à saigner abondamment du nez. Des compagnons et compagnes, alignés devant la table de presse pour la protéger, ont été brutalement bousculés par un individu qui voulait s’emparer des restes du livre calciné.

Un membre de la Fédération anarchiste a pris un bâton, toujours présent sous la table de presse du groupe Kropotkine pour se protéger des groupuscules d’extrême-droite, nombreux en région picarde. Rappelons qu’il y avait eu des menaces de la part de l’extrême droite contre les RIA de Saint Imier en 2012. À aucun moment ce bâton n’a été brandi. Un agresseur s’en est saisi et plusieurs compagnon.e.s de la Fédération anarchiste l’ont immobilisé pour le reprendre.

La personne, après avoir été raccompagnée en dehors de l’attroupement par la Team care, est revenue très agressive. Elle a à nouveau été repoussée hors de l’attroupement par des compagnon.e.s de la Fédération anarchiste. Des insultes ont fusé et enfin, la tension est doucement retombée jusqu’à la fermeture du Salon du livre.

Vers 22h30, des compagnon.e.s de la Fédération anarchiste ont été contactés par la Team Care qui, en accord avec l’organisation du Salon du livre, a demandé à la FA de quitter le Salon du livre, sans quoi il serait fermé le lendemain pour son dernier jour. La réponse devait être immédiate. Nous avons appris plus tard que cette décision avait été prise sans en avertir les autres personnes de l’organisation générale des RIAA, constituée entre autres de plusieurs compagnons de la Fédération anarchiste. Il s’agissait donc d’une prise de pouvoir, pour expulser du Salon du livre une organisation qui participait activement aux rencontres (Trash team, organisation des concerts, gestion des bénévoles, communication, etc.), et faisait partie des principaux financeurs de ces rencontres.

La Fédération anarchiste refusant de répondre à un ultimatum dans ces conditions, ses membres ont décidé d’attendre la réunion du lendemain matin au Salon du livre qui devait rassembler tous les membres de la Fédération anarchiste présent.e.s aux RIAA afin de décider collectivement de la marche à suivre.

Dimanche 23 juillet.

La Fédération anarchiste a décidé de maintenir sa table de presse et de ne pas céder aux menaces des agresseuses et agresseurs, ni au chantage de la Team Care et de l’organisation du Salon du livre (à distinguer de l’organisation générale des RIAA, non consultée).

Vers 10h, les portes de la patinoire où se tenait le Salon du livre n’étaient toujours pas ouvertes au public. Une assemblée générale, qui rassemblait tous les stands du Salon, la Team care et l’organisation du Salon du livre, a décidé qu’en tant qu’anarchistes, les exposants autogèreraient la situation, puisque l’organisation du Salon du livre et la Team care ne pouvaient en assurer la sécurité. Le Salon du livre a donc pu ouvrir, avec l’ensemble des exposants ; il était recommandé d’être vigilant et de s’entraider en cas de nouvelle agression. À la fin de la réunion, un membre de l’organisation générale des RIAA est venu pour redire que cette situation était le résultat du refus du groupe Kropotkine d’enlever les deux livres. Il a de plus prévenu l’AG des exposants qu’un millier de personnes était en train de se préparer dehors pour sortir la Fédération anarchiste du Salon du livre. Il s’agissait d’un mensonge, la ficelle était tellement grosse que la plupart des exposant.e.s n’y ont pas cru et la décision d’ouvrir le Salon a été maintenue.

Malgré quelques “perturbateurs” déjà repérés les jours précédents aux alentours de notre table de presse, il n’y a eu aucun incident le dernier jour. La forte présence des militant.e.s de la Fédération anarchiste, ainsi que celle de quelques sympathisant.e.s devant et derrière notre table de presse était sans doute dissuasive. À 16h, nous avons pu remettre en caisse les livres et recharger le camion sans encombre. Environ une heure plus tard, nous avons été prévenus que les participant.e.s d’un atelier sur le thème du racisme, qui s’était tenu à la ZAF, avaient décidé d’organiser une manif antiraciste pour « virer les racistes de la FA » et pour attaquer certaines personnes de l’organisation. Tous les membres de la Fédération anarchiste ont alors été prévenus. Un certain nombre ont anticipé leur départ, lequel était de toute façon imminent, d’autres se sont réunis dans des lieux plus sûrs que le Salon du livre.

En quittant Saint-Imier par la route principale, certain.e.s membres de la Fédération anarchiste ont effectivement croisé une soixantaine de personnes, qui marchaient d’un bon pas en direction du centre-ville, avec une pancarte « Le racisme tue ».

Une question reste - heureusement - en suspens : après ces autodafés, ces insultes et ces heurts violents, que se serait-il passé si, le dernier jour, cette troupe avait réussi à coincer un ou une ou plusieurs militant.e.s de la Fédération anarchiste avant leur départ anticipé ? Un lynchage ?

D’autres problèmes plus ou moins graves ont émaillé ces Rencontres internationales dites anti-autoritaires (qui étaient devenues plus un festival que des rencontres anarchistes). Ils ne sont pas relatés ici, mais leur dynamique était la même. Celle-ci est le reflet d’une volonté d’imposer, par la force si nécessaire, certains points de vue, tentative de prise de pouvoir à laquelle s’est aggloméré un manque de réflexion et de boussole politique de plusieurs participant.e.s.

Compte tenu des invectives adressés aux membres de la Fédération anarchistes lors des Rencontres internationales anti-autoritaires de Saint-Imier, il apparaît très clairement que les deux livres incriminés, qui n’étaient pas du tout mis en avant, ont servi de prétexte pour mener un ensemble d’attaques contre la Fédération anarchiste avec la complicité a minima passive de plusieurs personnes organisatrices des Rencontres internationales anti-autoritaires. L’objectif était d’exclure du Salon du livre la Fédération anarchiste.

En tant qu’organisation anarchiste, la Fédération anarchiste a pour principe politique essentiel la recherche du consensus. Si ses militants et ses militantes partagent des idées et des pratiques qui constituent un ensemble cohérent, l’anarchisme, ils et elles ne sont pas toujours unanimes sur certains sujets. Ainsi, le débat a toute sa place à la Fédération anarchiste, qui est une organisation politique vivante et qui ne tombe pas dans des stigmatisations ou raccourcis qui ne sont pas les siens.

Pour conclure nous renvoyons vers notre motion « Ni religion ni racisme ni xénophobie » adoptée au 67ème Congrès de la Fédération Anarchiste réuni à Rennes les 22, 23 et 24 mai 2010, trouvable ici :

https://www.federation-anarchiste.org/?g=FA_motions


La Fédération Anarchiste d’expression francophone
Le 25.09.2023